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___Claude Levi-Strauss (1/3)
Publié par Pierre Morin le 15/02/2009.

 

« La nature du vrai transparait dans le soin qu'il met à se dérober. »

« Le moi n’est rien que l’ensemble des illusions qu’il se fait de lui-même. »
Claude Levi-Strauss.

 


© Détail de la couverture du Bulletin de l'AZI, N°30, publié en 1980.

Qu’ai-je appris d’autre, en effet, des maîtres que j’ai écoutés, des philosophes que j’ai lus, des sociétés que j’ai visitées et de cette science même dont l’Occident tire son orgueil, sinon des bribes de leçons qui, mises bout à bout, reconstituent la méditation du Sage au pied de l’arbre ? Tout effort pour comprendre détruit l’objet auquel nous nous étions attachés, au profit d’un effort qui l’abolit au profit d’un troisième et ainsi de suite jusqu’à ce que nous accédions à l’unique présence durable, qui est celle où s’évanouit la distinction entre le sens et l’absence de sens : la même d’où nous étions partis. Voici deux mille cinq cent ans que les hommes ont découvert et ont formulé ces vérités. Depuis nous n’avons rien trouvé, sinon — en essayant après d’autres toutes les portes de sortie — autant de démonstrations supplémentaires de la conclusion à laquelle nous aurions voulu échapper.

Sans doute, j’aperçois aussi les dangers d’une résignation trop hâtive. Cette grande religion du non-savoir ne se fonde pas sur notre infirmité à comprendre. Elle atteste notre aptitude, nous élève jusqu’au point où nous découvrons la vérité sous forme d’une exclusion mutuelle de l’être et du connaître. Par une audace supplémentaire elle a — seule avec le marxisme — ramené le problème métaphysique à celui de la conduite humaine. Son schisme s’est déclaré sur le plan sociologique, la différence entre le Grand et le Petit Véhicule étant de savoir si le salut d’un seul dépend ou non du salut de l’humanité toute entière. »
♦ Claude Levi-Strauss, Tristes tropiques, p.493, éditions Plon, collection Terre humaine / Pocket, 10/2008.

 


© Photo M. Jacques Arthaud, N°60, détail. Voir note (1) en bas de page..

 


© Photo P. Morin.

[...] Pas plus que l'individu n'est seul dans le groupe et que chaque société n'est seule parmi les autres, l'homme n'est seul dans l'univers. Lorsque l'arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s'abîmer dans le vide creusé par notre fureur ; tant que nous serons là et qu'il existera un monde [...] la contemplation procure à l'homme l'unique faveur qu'il sache mériter [...] cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation; où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté ; chance vitale pour la vie, de se déprendre et qui consiste - adieu sauvages ! adieu voyages ! - pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d'interrompre son labeur de ruche, à saisir l'essence de ce qu'elle fut et continue d'être, en deça de la pensée et au-delà de la société : dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos œuvres ; dans un parfum plus savant que nos livres, respiré au creux d’un lis ; ou dans le clin d’œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat. »
♦ Claude Levi-Strauss, Tristes tropiques, p.497, éditions Plon, collection Terre humaine / Pocket, 10/2008.

 


© Photo P. Morin. Fleur de lotus.

 

Wiktor Stoczkowski écrit dans Anthropologies Rédemptrices, « nul n’ignore l’admiration que Levi-Strauss professe de longue date pour l’enseignement du Bouddha […] mais en dépit de l’incertitude où la discrétion de Levi-Strauss nous laisse quant à sa façon de concevoir le Bouddhisme [...] » on ne peut que penser que pour retrouver l’unité perdue avec le monde, il adhère totalement à l’idée qu’il nous faut « abattre les murs de la cellule où nous emprisonne notre ‘Moi-je’ vaniteux », selon les termes bouddhistes. Et il n’est pas anodin que la seule philosophie occidentale que Levi-Strauss mette sur pied avec la sagesse orientale soit le stoïcisme, porteur d’une conception similaire de salut. »

Le 9 janvier 1976, le Roshi Taisen Mokudo, de la branche Soto Zen, rencontrait Claude Levi-Strauss dans son bureau du Collège de France. Extrait de cet échange :

 


© Photo M. Jacques Arthaud, N°29, détail. Voir note (1) en bas de page.

T.M. : « Considerez-vous que l'introduction du Zen puisse être profitable à l'Occident ? »

C.L-S. : « Oui, car il est important de s'ouvrir maintenant aux modes de penser et de sentir des autres peuples ... De plus, l'Occident étant incapable par lui-même de s'harmoniser avec la nature, il lui faut l'apprendre d'une autre civilisation. »

T.M. : « Vous avez récemment déclaré que, depuis la Renaissance, l'homme s'était défini lui-même en tant qu'homme pensant et non plus en tant qu'homme vivant... Mais l'homme vivant, c'est justement cela que l'on retrouve en Zazen. »

C.L-S. : « Oui, nous l'avons oublié en Occident depuis longtemps. Et je me demande même si nous l'avons jamais connu. »

T.M. : « C'est pourquoi nous devons pratiquer Zazen... », répond Taisen Mokudo, qui ajoute aussitôt : « ... on pratique Zazen avec son corps. » Taisen Mokudo qui n'ignorait pas que Claude Levi-Strauss avait consacré le tome 3 de ses Mythologiques à l'Origine des manières de table, ajouta :

T.M. : « Dans le Zen, nous attachons une très grande importance au geste, et, en particulier, à la façon de manger ... C'est pourquoi, je vous ai apporté les bols dont le moine Zen ne se sépare jamais, et qu'il emporte joujours avec lui quand il part en voyage ... Il y a une manière très précise de disposer ces bols et leurs accessoires, de les ranger, de plier la serviette qui les entoure ... »

C.L-S. : « Cela me semble en effet important, car nous n'avons plus le sens du geste ... »

 

Et Taisen Mokudo d'en faire la démonstration sur le tapis de sol du bureaux. Il remit ensuite à Claude Levi-Strauss les sutras que les moines Zen récitent avant chaque repas. C'est en souvenir de cette rencontre, racontée dans un bulletin de l'Association Zen International de l'époque que j'ai conforté un jour ma décision d'essayer de faire des bols ... Le bol est un des symboles du moine Zen.

 


© Photo Miho Museum. Bol à thé à couverte dite "Yohen Temmoku". Fujian, Province du Guang-dong, Chine. Période SONG, XIe-XIIe siècle.

 

物 の 哀 れ, mono no aware, retrouver cette résonnance possible de la nature sur l'homme, cette émotion qui nous boulverse quand, parfois, nous « percevons », en totale unité, un éclat du Réel ...

 

 

Claude Levi-Strauss, Biographie.
 Web  Voir la biographie sur le site de Larousse.fr.

Note (1), source photos Jacques Arthaud : Angkor, Hommes et pierres. Editions B. Arthaud, Paris 1968. Un très beau livre tant sur la forme que sur le fond.

Anthropologies rédemptrices, de Wiktor Stoczkowski.
Editions Hermann, Editeurs des Sciences et des Arts.
 Web  Voir le site.

Claude Levi-Strauss, par Catherine Clément, philosophe et romancière.
Collection Que sais-je ?, aux PUF Editions, 2002.
 Web  Voir le site officiel de Catherine Clément.

 

 

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